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Colloque « L’État de droit : définir, protéger, faire vivre » à la Maison du Barreau (9-11 avril 2026) : la grande synthèse de trois jours de débats

Du 9 au 11 avril 2026, l’Ordre des avocats à la Cour d’appel de Paris a organisé à la Maison du Barreau un colloque d’une ampleur exceptionnelle, intitulé « L’État de droit : définir, protéger, faire vivre ».

En effet, trois jours durant, plus d’une centaine d’intervenants — magistrats, avocats, universitaires, philosophes, journalistes, responsables d’ONG et représentants de la société civile — se sont succédé devant un public dense pour interroger ce qui demeure le socle indépassable de nos démocraties libérales. Or l’événement n’avait rien d’académique : il s’inscrivait dans un climat de tension sans précédent où les présidents des plus hautes juridictions françaises s’inquiètent ouvertement, comme l’a rappelé la vice-bâtonnière en ouverture, des « attaques insidieuses ou frontales contre l’État de droit comme d’une menace existentielle ». Ainsi, pour l’avocat, le médiateur et le formateur que je suis, ces trois jours auront été d’une richesse rare et il m’a semblé utile d’en proposer une synthèse complète, nuancée et attentive aux angles morts que le débat professionnel laisse parfois dans l’ombre.

I. Définir l’État de droit : retour aux fondements d’une notion contestée

La première journée s’est attachée à un travail de clarification conceptuelle indispensable, car comme l’a rappelé un intervenant en ouverture, « personne ne parle de la même chose en parlant de l’État de droit ».

A. Les fondements théoriques, historiques et la critique contemporaine

1. Une construction historique tardive et fragile

La conférence d’ouverture, animée autour de la philosophe Blandine Kriegel, du professeur Serge Schama et du professeur Luc Heuschling, a permis de revenir aux racines historiques de la notion. En effet, ces trois grands spécialistes ont rappelé que l’État de droit n’est ni universel ni figé, mais qu’il s’est construit progressivement du Rechtsstaat allemand du XIXe siècle à la consécration française tardive de la décision du Conseil constitutionnel du 16 juillet 1971. Or cette construction relativement récente explique aussi sa fragilité actuelle, car ce qui s’est édifié en quelques décennies peut tout aussi bien s’éroder en quelques années. Ainsi les intervenants ont souligné le rôle décisif joué par les présidents Mitterrand et Giscard d’Estaing dans la diffusion de la notion comme référent politique central de la Ve République.

2. État de droit, État légal, État policier : tracer les frontières

Le panel suivant a apporté un éclairage particulièrement précieux en rappelant que la simple existence de lois ne suffit pas à caractériser un État de droit. En effet, toutes les dictatures du XXe siècle disposaient de lois et de tribunaux, mais ces lois étaient utilisées pour légitimer l’arbitraire plutôt que pour le contenir. Or un véritable État de droit suppose une hiérarchie des normes, un contrôle juridictionnel effectif, une indépendance réelle de la magistrature et la garantie substantielle des droits fondamentaux. Mais plusieurs intervenants ont alerté sur la tendance contemporaine de certains responsables politiques à affirmer que « l’État de droit n’est ni sacré ni intangible », formule prononcée, fait inédit relevé par un élève avocat à la tribune, par un ministre régalien français lui-même.

3. La France est-elle culturellement rétive à l’État de droit ?

Le panel animé autour de figures aux sensibilités contrastées dont la journaliste Natacha Polony a donné lieu à un échange particulièrement vif sur le rapport des Français à leur institution judiciaire. En effet, lorsqu’une intervenante a soutenu que l’État de droit serait perçu par certains comme « une façon d’emmerder les gens ordinaires », cette provocation a néanmoins été défendue par les organisateurs au nom de la liberté d’expression. Or le panel a soulevé une question légitime : comment expliquer la défiance croissante d’une part de la population à l’égard d’une notion qui devrait susciter l’adhésion universelle ? Ainsi plusieurs hypothèses ont été avancées, parmi lesquelles le sentiment de perte d’agence économique des classes populaires et la difficulté du langage juridique à rejoindre l’expérience sensible des citoyens ordinaires.

B. Un État de droit mis à l’épreuve de ses marges et du monde

1. Du centre aux marges : l’épreuve de la pauvreté

Le panel « Du centre aux marges » a livré un constat saisissant : la représentante d’ATD Quart Monde a rappelé que 40 % des foyers français ne disposeraient pas de revenus suffisants pour couvrir leurs besoins théoriques. En effet, ces foyers subiraient quotidiennement les dysfonctionnements de la dématérialisation administrative, les indus de la CAF récupérés brutalement et les contrôles tatillons de France Travail. Or le panel a particulièrement insisté sur le scandale silencieux de l’inexécution des décisions de justice favorables aux justiciables précaires, plusieurs avocats et associations menant actuellement des contentieux devant le Conseil d’État pour obtenir des alternatives à la dématérialisation systématique. Ainsi un État de droit qui ne protège que ses citoyens les mieux dotés n’est pas un véritable État de droit.

2. L’État de droit international entre norme et fiction

Le panel sur l’État de droit international a rappelé que le mouvement engagé dans les années 1990-2000 avait progressivement introduit du droit là où régnaient le copinage, le chaos ou la violence. En effet, depuis quelques années, ce mouvement subit un reflux marqué par l’instrumentalisation du droit de veto au Conseil de sécurité et l’abandon du droit humanitaire dans plusieurs conflits. Or les intervenants ont nuancé ce diagnostic en rappelant que de nombreux États continuent de voter des résolutions et de faire vivre le droit international malgré les violations spectaculaires. Mais l’État de droit international ne serait donc ni une fiction pure ni une norme pleinement effective, mais un chemin long et semé d’embûches.

3. Quand les démocraties vacillent : leçons des exemples étrangers

La première journée s’est conclue par un panel marquant consacré aux États-Unis de Trump, au Brésil bolsonariste et à la Hongrie d’Orbán. En effet, ces trois pays partagent un schéma préoccupant : un pouvoir élu démocratiquement entreprend de saper méthodiquement l’indépendance judiciaire, la liberté académique et le pluralisme médiatique. Or la bâtonnière de Washington a apporté un témoignage saisissant sur les pressions exercées par l’administration Trump contre certains cabinets d’avocats représentant des clients désignés comme adversaires politiques. Mais il convient de se garder d’une cécité comparative trop rapide : la France dispose de garde-fous institutionnels — Conseil supérieur de la magistrature, Conseil d’État, contrôle de constitutionnalité — dont l’équivalent est absent ou neutralisé dans les démocraties les plus dégradées.

C. L’égalité réelle comme horizon de l’État de droit

1. « Nul n’est au-dessus des lois » : un principe à l’épreuve

Le panel du vendredi consacré à l’égalité devant la loi a porté un regard critique sur l’effectivité réelle de ce principe. En effet, le contraste a été dressé entre le traitement médiatique et procédural réservé à certains dossiers de haute criminalité économique et l’expéditivité qui caractérise les comparutions immédiates frappant les plus précaires. Or l’existence même du Parquet national financier doit beaucoup aux révélations journalistiques de l’affaire Cahuzac, ce qui souligne la dépendance de l’institution judiciaire à l’égard de la presse d’investigation. Ainsi l’égalité devant la loi reste un horizon vers lequel il convient de tendre sans relâche plutôt qu’une réalité acquise.

2. L’État de droit a-t-il un sexe ?

Le panel consacré à la dimension genrée a souligné que la loi française protège théoriquement les femmes contre les violences sexistes mais les abandonne trop souvent en pratique, faute de moyens et de formation des acteurs judiciaires. En effet, comme l’a souligné Alice Casagrande, dont l’intervention reviendra le lendemain dans le panel sur les justices alternatives, les victimes ont parfois inventé elles-mêmes des espaces de reconnaissance hors institution à l’image de #MeToo. Or la défense des droits des femmes apparaît désormais comme indissociable de la défense de l’État de droit dans son ensemble. Mais la pression institutionnelle légitime pour améliorer le traitement des violences sexuelles présente un revers démocratique rarement évoqué : exiger publiquement des taux de condamnation plus élevés pourrait fragiliser la présomption d’innocence si l’on n’y prend garde.

3. L’accès au droit comme condition d’effectivité

L’ensemble de ces panels a fait émerger un consensus essentiel autour de l’exigence d’égalité d’accès au droit. En effet, l’État de droit ne peut se contenter d’une égalité formelle proclamée dans les textes : il doit s’incarner dans une égalité substantielle accessible à tous. Or les dispositifs d’aide juridictionnelle, des maisons de justice et du droit, des points-justice et d’associations comme Initiadroit, qui envoie bénévolement des avocats animer des séances d’éducation civique dans les lycées, souffrent d’un sous-financement chronique qui en limite l’efficacité. Ainsi la défense de l’État de droit passe aussi, et peut-être d’abord, par la défense des moyens concrets de son effectivité quotidienne.

II. Protéger l’État de droit face à ses fragilités contemporaines

La seconde journée s’est concentrée sur les menaces concrètes pesant sur l’État de droit et sur les stratégies de résistance, en révélant aussi les angles morts du discours dominant.

A. La justice elle-même menacée d’effondrement

1. La comparution immédiate : une exception devenue règle

Le panel « Justice en péril » a souligné que la comparution immédiate, conçue à l’origine comme procédure exceptionnelle, est devenue la voie majoritaire de jugement de nombreuses infractions concernant essentiellement « des précaires, des étrangers, des malades ». En effet, un avocat a livré le récit d’une véritable « triple exception » illégale au tribunal de Pontoise, contraignant un prévenu présumé innocent à quatre jours de détention provisoire en violation des textes applicables. Or cette dérive appelle une analyse nuancée : la comparution immédiate peut être conforme à l’État de droit dans des hypothèses circonscrites — flagrance avérée non contestée, infraction simple, prévenu représenté par un avocat choisi, peine modérée — mais elle ne l’est manifestement plus lorsque la qualification est complexe, le prévenu vulnérable ou le commis d’office découvre le dossier trente minutes avant l’audience. Ainsi la critique gagnerait en crédibilité en distinguant rigoureusement ces deux types d’usage plutôt qu’en condamnant ou en défendant le dispositif en bloc.

2. Les défenses massives : une stratégie aux effets à évaluer honnêtement

Face à ces dérives, le barreau de Paris a développé depuis environ six ans les défenses massives consistant à mobiliser collectivement les avocats en comparution immédiate. En effet, cette stratégie permet de contrer la logique gestionnaire qui érode silencieusement le droit commun de la procédure pénale. Or elle mériterait aussi une évaluation plus nuancée que celle qui en est habituellement faite : elle pourrait braquer des magistrats eux-mêmes débordés et démunis face à la pénurie de moyens, ralentir les audiences au détriment des prévenus suivants attendant en cellule, et produire un effet d’image médiatique sans amélioration mesurable du sort des justiciables individuels. Mais surtout, aucune étude indépendante ne semble avoir mesuré rigoureusement son impact concret sur les taux de relaxe ou de détention provisoire, ce qui devrait conduire la profession à interroger honnêtement son efficacité réelle.

3. L’autocritique nécessaire de la profession face à la comparution immédiate

Une question rarement posée dans les enceintes professionnelles mérite d’être affrontée avec lucidité : pourquoi la profession d’avocat a-t-elle accompagné si longtemps la dérive de la comparution immédiate sans contestation collective majeure ? En effet, la commission d’office en CI constitue une source de revenus non négligeable pour les jeunes avocats, créant une dépendance économique structurelle rarement nommée. Or le pragmatisme quotidien du « si je ne le fais pas, un autre le fera » et une culture professionnelle valorisant la plaidoirie brillante plutôt que la contestation systémique ont produit une banalisation progressive. Ainsi une voie complémentaire mériterait d’être davantage explorée : celle d’une alliance stratégique entre avocats et magistrats face aux contraintes budgétaires communes, la « logique gestionnaire » trop rapidement diabolisée masquant souvent des contraintes que la magistrature subit autant qu’elle les déploie.

B. Surveillance, médias et opinion : les nouveaux fronts

1. Surveillance de masse, algorithmes et IA

Le panel sur la surveillance de masse a rappelé que le développement spectaculaire des outils d’IA transforme en profondeur la nature même de l’État de droit. En effet, un avocat de la salle a posé publiquement une question fondamentale restée largement ouverte : « dans un État de droit, quelle est la place d’un gouvernement qui pratique la surveillance de masse de ses citoyens ? ». Or les affaires emblématiques documentées — révélations Snowden de 2013, affaire Apple contre FBI de 2016 sur le chiffrement de l’iPhone de San Bernardino, scandale Pegasus révélé en 2021 par Forbidden Stories — illustrent la gravité de ces enjeux. Mais il convient de se garder d’une technophobie indifférenciée : l’opposition « humain pur contre algorithme pur » est un faux dilemme, la magistrature humaine présentant elle-même des biais documentés que la profession préfère rarement examiner.

2. Médias capturés et stratégie de l’émotion

Le panel sur les médias a décrit la concentration croissante des médias dans les mains de quelques grands groupes industriels et la stratégie de l’émotion analysée par Anne-Cécile Robert dans son ouvrage de référence. En effet, selon Natacha Polony, la multiplication des « marches blanches » contribuerait à substituer l’émotion à l’analyse dans le débat public. Or cette critique, si elle est stimulante, mérite d’être maniée avec prudence pour éviter un écueil démocratique : qualifier l’expression collective de la douleur de « substitution à l’analyse » peut sonner comme une condescendance d’élite intellectuelle envers des modes d’expression populaires légitimes. Ainsi le véritable enjeu réside moins dans la critique de l’émotion populaire en soi que dans la dénonciation de l’instrumentalisation politique et médiatique qui en est faite.

3. La presse d’investigation comme rempart — et ses limites

Le rôle d’investigation de journalistes comme ceux de Mediapart, représenté par Edwy Plenel, a été particulièrement salué comme l’une des dernières barrières contre la déliquescence de l’information de qualité. En effet, l’existence même du Parquet national financier doit beaucoup aux révélations de l’affaire Cahuzac, rappelant que sans presse libre il ne peut y avoir d’État de droit. Or le modèle économique de Mediapart — et d’autres médias indépendants comme Arrêt sur Images, Blast, Les Jours, Reporterre, Splann ou StreetPress — présente une limite rarement évoquée : reposer sur l’abonnement direct présuppose une population solvable et éduquée, ce qui pourrait paradoxalement creuser les inégalités informationnelles. Mais cette fragilité ne disqualifie pas le modèle : elle appelle des dispositifs complémentaires de soutien public préservant strictement l’indépendance éditoriale.

C. Les stratégies de résistance et de solidarité

1. La résistance par la pratique quotidienne

Au fil des panels du vendredi, une véritable doctrine de la résistance s’est dessinée autour de la pratique quotidienne des avocats. En effet, comme l’ont rappelé plusieurs intervenants, la défense de l’État de droit ne se joue pas uniquement dans les grands moments législatifs mais d’abord audience après audience, dossier après dossier. Or cette résistance suppose un engagement personnel important de chaque avocat, qui ne peut se contenter de défendre techniquement ses dossiers individuels. Ainsi la profession d’avocat retrouve dans ces engagements sa tradition historique d’intervention dans le débat démocratique.

2. La mobilisation internationale et la solidarité confraternelle

La présence de représentants du barreau de Washington, de la FIDH présidée par maître Alexis Deswaef et d’autres organisations internationales a illustré la nécessité d’une solidarité confraternelle dépassant les frontières nationales. En effet, maître Deswaef a partagé son expérience belge, ayant été lui-même arrêté et placé en détention administrative comme président de la Ligue des droits humains, et a rappelé le concept d’« État voyou » forgé par le premier président de la Cour de cassation belge. Or dans un monde où les attaques contre l’État de droit s’inspirent mutuellement d’un pays à l’autre, la résistance doit elle aussi s’organiser à l’échelle internationale. Ainsi le colloque de la Maison du Barreau aura constitué l’un de ces espaces précieux de construction d’une intelligence collective transnationale.

3. La nécessaire traduction des enjeux dans le débat public

Le colloque a souligné la nécessité de traduire les enjeux juridiques dans un langage accessible au grand public. En effet, la défiance envers l’institution judiciaire s’explique en partie par l’inaccessibilité du langage juridique pour les citoyens ordinaires. Or, sans cette traduction, les meilleures analyses restent confinées aux cercles spécialisés et n’influencent pas le débat démocratique. Ainsi les avocats ont une responsabilité particulière dans cette pédagogie publique du droit, qui suppose un effort sincère de simplification sans simplisme et une capacité à reconnaître les critiques légitimes adressées à l’institution judiciaire plutôt qu’à les écarter d’un revers de main.

III. Faire vivre l’État de droit : refondation, écologie et justices alternatives

La troisième journée, placée sous le signe de la prospective, a cherché à dessiner les contours d’un État de droit vivant, en intégrant des perspectives rarement croisées dans les colloques juridiques.

A. Refonder par l’éthique, l’écologie et la participation

1. L’éthique partagée et la refondation institutionnelle

La matinée s’est ouverte par une conférence animée autour du président du comité d’éthique du barreau de Paris, composé pour moitié d’avocats et pour moitié de représentants de la société civile incluant le magistrat André Potocki, Bernard Stirn et le philosophe Jacques Attali. En effet, ce comité avait remis six mois plus tôt un rapport remarqué sur l’État de droit soulignant que la refondation passe d’abord par une exigence éthique partagée dépassant les clivages professionnels. Or cette éthique ne peut se décréter par voie législative : elle doit s’incarner dans les pratiques quotidiennes des avocats, des magistrats et de l’ensemble des juristes. Ainsi la réflexion a porté sur la nécessité de restaurer la confiance des citoyens dans l’institution judiciaire, défi majeur des années à venir.

2. L’État de droit écologique et les droits du vivant

Le panel consacré à l’État de droit écologique, animé par maître Benoît Boussier et maître Arnaud Gossement, professeur associé à Panthéon-Sorbonne, a exploré l’émergence des « droits de la nature » inspirés de l’article fondateur de Christopher Stone de 1972 « Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? ». En effet, cette approche est déjà consacrée en Équateur, en Bolivie, en Nouvelle-Zélande ou récemment en Espagne avec le statut juridique de la Mar Menor. Or il convient de se garder d’une illusion juridique pure : les exemples étrangers montrent que la consécration constitutionnelle ne se traduit pas mécaniquement en protection effective face aux pressions extractivistes. Mais surtout, un angle mort majeur du débat écologique mérite d’être nommé : le défaut criant de culture de la négociation chez la plupart des associations environnementales, formées historiquement à la posture militante adversariale, les prive d’un levier pourtant décisif d’influence directe sur les pratiques des entreprises.

3. La justice négociée comme levier de la compliance écologique

La justice négociée constitue sans doute aujourd’hui le meilleur levier opérationnel de la compliance environnementale, ce que le débat français peine encore à reconnaître. En effet, les CJIP en matière environnementale, étendues par la loi du 24 décembre 2020, permettent d’imposer aux entreprises des programmes de mise en conformité contrôlés par l’Office français de la biodiversité, produisant souvent des résultats concrets bien supérieurs à ceux des contentieux pénaux classiques. Or la médiation environnementale entre entreprises et riverains, la justice restaurative environnementale et les négociations stratégiques accompagnées par des avocats formés constituent des voies prometteuses encore largement sous-exploitées. Mais ces voies supposent précisément un changement de paradigme — du procédural au processuel, de l’adversarial au relationnel — que la plupart des acteurs concernés n’ont pas encore accompli.

B. Justices alternatives : la promesse à l’épreuve du terrain

1. La justice restaurative selon Robert Cario : réenchanter l’État de droit

Le panel du samedi après-midi, animé autour du professeur Robert Cario, président fondateur de l’Institut français pour la justice restaurative, a rappelé les fondements philosophiques de la justice restaurative consacrée par l’article 10-1 du CPP issu de la loi Taubira du 15 août 2014. En effet, selon le professeur, elle « repose sur une philosophie définitivement humaniste » et « ne s’intéresse pas tant à l’infraction qu’à l’avenir des personnes », supposant impérativement un dialogue tripartite entre auteur, victime et communauté dans un espace sécurisé par des animateurs spécialement formés. Or Robert Cario a aussi mis en garde sans détour contre les confusions qui menacent le dispositif : « le plaider-coupable restauratif, c’est absolument n’importe quoi ». Mais il a surtout déploré qu’aucune évaluation digne de ce nom — différentielle et longitudinale — ne permette encore de mesurer rigoureusement l’efficacité du dispositif, ajoutant avec force que si la justice restaurative s’avérait être une mauvaise pratique, il faudrait « immédiatement l’arrêter ».

2. Alice Casagrande, Tiffen Marie : promesses et difficultés du terrain

Alice Casagrande, autrice de Apprendre des victimes, a souligné que les victimes ont parfois inventé elles-mêmes des espaces de reconnaissance hors institution à l’image de #MeToo, et a pointé le coût que la justice restaurative pourrait faire porter à la victime. En effet, sa proposition de « coconstruction » avec les personnes victimes constitue un complément précieux invitant à ne pas leur laisser tout le chemin à parcourir seules. Or maître Tiffen Marie, avocate au conseil de l’ordre, a livré un témoignage sévère sur la médiation pénale familiale : « pour moi, la médiation pénale, c’est une énorme perte de temps ». Ce témoignage mérite d’être reçu avec respect, mais il appelle aussi une réflexion profonde : le simple fait de parler de la médiation comme d’une « procédure » imposée révélerait que le changement de paradigme n’aurait pas été pleinement saisi par les acteurs concernés.

3. Les angles morts de la critique : mythe du héros et défaut de formation

Deux écueils majeurs pourraient expliquer la plupart des échecs constatés en médiation et sont rarement identifiés par ceux qui les subissent. En effet, le premier est le mythe du négociateur héros : la croyance implicite selon laquelle le médiateur serait censé dénouer seul en quelques heures ce que des années de contentieux n’ont pas pacifié. Or aucun médiateur, aussi compétent soit-il, ne peut compenser l’absence de préparation des parties ni l’absence d’engagement véritable de leurs conseils dans une démarche relationnelle authentique. Ainsi le second écueil tient au défaut criant de formation à la négociation dont souffrent la majorité des avocats et magistrats français, formés essentiellement à la plaidoirie — car la médiation n’est pas une procédure mécanique mais un processus itératif où chaque geste devrait être dicté par une véritable éthique relationnelle.

C. Former tous les acteurs de l’État de droit à la négociation

1. Les conditions d’une justice négociée fidèle à l’État de droit

Le panel a permis de dégager quatre conditions essentielles d’une justice négociée pleinement compatible avec l’État de droit. En effet, la première est le consentement libre, éclairé et révocable des parties avec présence effective d’un avocat formé à la négociation. Or la deuxième est un contrôle judiciaire d’homologation effectif portant sur la légalité, la proportionnalité et la conformité à l’ordre public des accords conclus. Ainsi la troisième est une transparence adaptée aux enjeux collectifs distinguant la confidentialité légitime des médiations interpersonnelles de la nécessaire publicité des dispositifs comme les CJIP. Mais la quatrième, et sans doute la plus importante, est une refondation profonde de la formation et de la culture professionnelle des avocats et magistrats, condition indispensable pour que la justice négociée tienne ses promesses.

2. L’importance cruciale de former les journalistes à la négociation

Un angle mort du débat mérite d’être nommé avec une insistance particulière : l’absence quasi totale de formation à la négociation chez les journalistes qui traitent des sujets de justice. En effet, la plupart des commentateurs médiatiques qui couvrent les affaires judiciaires abordent la justice négociée avec les mêmes catégories d’analyse que le procès classique, ce qui les conduit à en apprécier systématiquement les résultats à l’aune d’une logique adversariale. Or cette incompréhension structurelle produit une couverture médiatique biaisée qui présente alternativement la médiation comme un gadget inefficace ou comme un arrangement suspect, sans jamais en saisir la logique propre. Ainsi des journalistes formés aux fondamentaux de la négociation raisonnée seraient en mesure d’analyser rigoureusement les forces — célérité, restauration du lien, responsabilisation des parties — mais aussi les faiblesses — asymétries de pouvoir, risques d’opacité — les opportunités — compliance écologique, justice restaurative, désengorgement qualitatif — et les risques — privatisation, mythe du héros, contournement du juge — de la justice négociée. Cette formation permettrait au débat public de gagner en précision et en nuance, contribuant à un traitement médiatique des questions de justice négociée qui serve véritablement la compréhension citoyenne plutôt que le spectacle émotionnel.

3. La participation citoyenne et l’avenir de l’État de droit

Le panel de clôture, intitulé « Le citoyen auteur du droit : comment rendre les individus acteurs ? », a posé une question décisive : l’État de droit ne peut survivre durablement s’il reste perçu comme une affaire de spécialistes coupés des préoccupations concrètes. En effet, la justice négociée, lorsqu’elle est bien pensée et conduite avec une véritable éthique relationnelle, constitue l’une des voies les plus prometteuses de cette appropriation citoyenne du droit. Or elle place les parties au centre, leur restitue leur capacité d’agir et fait du règlement du conflit une expérience de citoyenneté concrète. Ainsi c’est en ce sens, et en ce sens seulement, qu’elle est « de nature à réenchanter l’État de droit » selon la belle formule du professeur Cario — à condition d’être pratiquée avec l’exigence, la formation et l’éthique qu’elle mérite.

Ce que ces trois jours nous laissent en héritage

À l’issue de ces trois journées d’une exceptionnelle densité, plusieurs enseignements me semblent devoir être retenus pour notre profession et pour la société tout entière. En effet, le premier est que l’État de droit n’est pas une notion figée mais une construction historique fragile qui exige un travail quotidien d’attention et d’engagement. Or le deuxième est que les menaces qui pèsent sur lui ne sont plus exotiques : elles ont commencé à gagner la France sous des formes parfois discrètes mais cumulatives. Ainsi le troisième est que la défense de l’État de droit ne peut être ni purement défensive ni purement institutionnelle : elle doit s’ouvrir à la société civile, aux préoccupations des citoyens et aux nouveaux défis écologiques, technologiques et sociaux.

S’agissant de la justice négociée, qui m’aura particulièrement mobilisé pendant ce colloque, ma conviction sort renforcée et nuancée à la fois. En effet, elle constitue bel et bien une chance historique pour notre tradition juridique, à condition d’être pratiquée avec rigueur, formation et éthique relationnelle. Or beaucoup de critiques entendues à l’égard de l’amiable refléteraient en réalité non pas un défaut intrinsèque des dispositifs, mais l’absence de cette mutation profonde chez ceux qui les mettent en œuvre — avocats, magistrats, mais aussi journalistes dont la couverture médiatique façonne puissamment l’opinion publique sur ces enjeux. Ainsi il appartient aux avocats, médiateurs et formateurs d’aujourd’hui d’opérer cette mue et de la porter dans le débat public avec la même exigence.

Enfin, ce colloque aura confirmé que l’État de droit du XXIe siècle se construira par la pluralité des voix et par le dialogue entre les juristes et la société civile. En effet, la richesse des trois journées aura tenu précisément à cette diversité des sensibilités, parfois contradictoires mais toujours portées par un engagement commun. Or cette pluralité est précisément ce qui distingue un État de droit vivant d’un État légal sclérosé. Comme l’a rappelé la vice-bâtonnière en ouverture, l’État de droit n’est jamais un acquis : il faut sans cesse l’étendre, l’adapter, le repenser, en un mot le maintenir éveillé.

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