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Contrefaçon d’une obtention végétale : le Tribunal judiciaire de Paris sanctionne la revente illicite de platanes « Vallis Clausa »

Le 16 octobre 2025, le Tribunal judiciaire de Paris a rendu une décision majeure en matière de propriété intellectuelle végétale

Cette décision mérite une analyse approfondie. Elle illustre la rigueur du régime de Protection Communautaire des Obtentions Végétales (« PCOV ») et rappelle les limites de l’exception d’épuisement des droits, ce qui est essentiel pour les professionnels du secteur. Cette affaire concerne la variété de platane « Vallis Clausa », qui est protégée par un certificat d’obtention végétale communautaire, et elle met en lumière les risques liés à la méconnaissance des règles. Les enjeux sont considérables, car la contrefaçon entraîne des sanctions financières lourdes et des mesures coercitives. Les acteurs du marché doivent comprendre que la bonne foi ne suffit pas à écarter la responsabilité, et ils doivent anticiper les obligations légales. Cette introduction pose le cadre d’une décision qui marque un tournant dans la jurisprudence française et européenne.


Les faits

La société A, spécialisée dans le négoce de végétaux, est co-titulaire avec l’INRAE du PCOV n°21754 protégeant la variété « Vallis Clausa », et elle exploite également la marque « Platanor ». Après avoir constaté la plantation de ces arbres dans des projets urbains, elle a découvert que plusieurs sociétés – B (Espagne), C et D (France) – avaient acquis et revendu ces plants sans autorisation, ce qui constitue une violation manifeste des droits exclusifs. La société A a engagé des démarches précontentieuses, notamment des mises en demeure et des saisies-contrefaçon, afin de réunir des preuves. Ces opérations ont révélé des certificats d’authenticité falsifiés et des factures attestant de ventes illicites. Les sociétés défenderesses ont été assignées devant le Tribunal judiciaire de Paris, et la procédure a été menée en premier ressort. Ce contexte factuel démontre l’importance de la traçabilité et de la vigilance dans les circuits de distribution des variétés protégées.


Arguments des défenderesses

Les sociétés poursuivies ont développé plusieurs moyens de défense, et elles ont invoqué des arguments juridiques précis. Elles ont soutenu que l’action était prescrite, en se fondant sur la prescription triennale prévue par l’article 96 du règlement (CE) n°2100/94, ce qui aurait rendu la demande irrecevable. Elles ont également invoqué l’épuisement des droits, en affirmant que les plants provenaient d’un ancien licencié autorisé à écouler des stocks, ce qui aurait légitimé leur commercialisation. Ces arguments visaient à démontrer que les actes reprochés étaient couverts par des exceptions légales, mais le tribunal a examiné attentivement les preuves. Les défenderesses ont insisté sur leur bonne foi et sur l’absence d’intention frauduleuse, ce qui est fréquent dans ce type de contentieux. Toutefois, ces moyens n’ont pas suffi à convaincre la juridiction, car la charge de la preuve leur incombait. Cette partie de la décision illustre la difficulté pour les professionnels de prouver l’épuisement des droits dans un contexte de licences anciennes et de stocks résiduels.


Décision du tribunal

Le tribunal a rejeté la fin de non-recevoir tirée de la prescription, et il a retenu que la demanderesse n’avait eu connaissance des actes et de l’identité des auteurs qu’entre août 2019 et juillet 2020. L’assignation de juillet 2022 était donc recevable, ce qui confirme que le point de départ du délai dépend de la connaissance complète des faits. Sur le fond, la contrefaçon a été caractérisée par des actes de détention, d’offre en vente et de vente de plants protégés sans autorisation, conformément aux articles 13 et 94 du règlement CE n°2100/94. Le tribunal a rappelé que la bonne foi est indifférente à la caractérisation de la contrefaçon, et il a souligné que seule la preuve d’une mise en commerce autorisée pouvait établir l’épuisement des droits. Les défenderesses n’ont pas apporté cette preuve, et elles ont été condamnées à réparer le préjudice subi par les titulaires. Cette décision confirme la portée objective du droit exclusif et la rigueur des sanctions en cas de violation. Elle constitue un signal fort pour les acteurs du marché, qui doivent renforcer leurs contrôles.


Sanctions prononcées

Le jugement a prononcé des mesures particulièrement sévères, et il a assorti ces mesures d’astreintes significatives. Le tribunal a interdit toute commercialisation des arbres « Vallis Clausa » sous astreinte de 1 000 € par arbre, ce qui vise à dissuader toute récidive. Il a ordonné la destruction des stocks détenus par la société B, sous astreinte de 500 € par jour de retard, afin d’éliminer les produits contrefaisants du marché. Les sociétés B et C ont été condamnées in solidum à verser 12 000 € chacune à la société A et à l’INRAE, tandis que B et D ont été condamnées à payer 10 500 € chacune. Le tribunal a également accordé des frais irrépétibles : 15 000 € pour A et 10 000 € pour l’INRAE, ce qui reflète la complexité de la procédure. Ces sanctions démontrent que la contrefaçon d’obtentions végétales entraîne des conséquences financières lourdes et des obligations de faire. Elles rappellent que la protection des variétés est un enjeu stratégique pour les filières agricoles et paysagères.

L’INRAE est l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.
C’est un organisme public français de recherche, né en 2020 de la fusion entre l’INRA (Institut national de la recherche agronomique) et l’IRSTEA (Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture).

Ses missions principales :

  • Recherche scientifique : amélioration des systèmes agricoles, agroalimentaires et environnementaux.
  • Innovation : développement de variétés végétales, solutions pour la transition agroécologique et la sécurité alimentaire.
  • Expertise et transfert : appui aux politiques publiques et partenariats avec entreprises, collectivités et acteurs de la filière.

Domaines clés :

  • Génétique et sélection végétale (d’où son rôle dans les certificats d’obtention végétale).
  • Agroécologie, biodiversité et adaptation au changement climatique.
  • Qualité et sécurité des aliments, gestion durable des ressources naturelles.

En résumé, l’INRAE est un acteur central de la recherche agronomique et environnementale en France et en Europe.


Enseignements clés

Cette décision illustre la rigueur du régime communautaire et la nécessité d’une vigilance accrue. Elle confirme que la prescription triennale court à partir de la connaissance des actes et de l’auteur, ce qui impose une surveillance active des marchés. Elle montre que l’épuisement des droits est strictement limité et qu’il ne s’applique que si la mise en commerce initiale est prouvée, ce qui est rarement le cas en pratique. Elle souligne que la bonne foi ne protège pas contre la responsabilité, et que les professionnels doivent sécuriser leurs approvisionnements. Elle met en évidence l’importance des contrats de licence et des justificatifs d’achat pour éviter les litiges. Enfin, elle rappelle que la contrefaçon porte atteinte à l’innovation et à la biodiversité, et qu’elle compromet la compétitivité des filières. Ces enseignements doivent guider les stratégies des obtenteurs, des distributeurs et des utilisateurs.


Encadré : Bons réflexes pour éviter la contrefaçon

Pour les obtenteurs :

  • Vérifier l’éligibilité de la variété avant dépôt, et anticiper les critères de nouveauté, homogénéité et stabilité.
  • Choisir le titre adapté : COV national ou PCOV selon la zone de marché, et envisager des licences croisées si nécessaire.
  • Surveiller les cas de variétés essentiellement dérivées, et documenter les échanges pour prévenir les litiges.

Pour les distributeurs et paysagistes :

  • S’assurer que les plants proviennent de sources légales, et conserver les factures et certificats d’authenticité.
  • Ne pas se fier à des mentions approximatives sur des certificats non vérifiés, et contrôler la validité des droits.
  • Informer les clients des obligations légales, et éviter toute revente sans autorisation expresse.

Pour les agriculteurs :

  • Respecter les règles sur les semences de ferme, et vérifier les espèces concernées ainsi que les redevances éventuelles.
  • Ne pas confondre épuisement des droits et droit de reproduction, car l’achat ne confère pas un droit illimité.
  • Conserver des preuves d’achat et de conformité pour se prémunir contre les accusations de contrefaçon.

Comprendre le régime des obtentions végétales

Le certificat d’obtention végétale (COV) et sa version communautaire (PCOV) confèrent à l’obtenteur un droit exclusif fort mais limité dans le temps et dans son objet. Ce droit couvre la production, la reproduction, la commercialisation et la détention de matériel de multiplication. Toutefois, il est encadré par des exceptions légales comme le privilège de l’obtenteur, qui autorise la création de nouvelles variétés à partir d’une variété protégée, et par la théorie de l’épuisement des droits, qui facilite la libre circulation des plants après leur mise en commerce autorisée. Ces mécanismes assurent un équilibre entre innovation, libre accès au germplasme et préservation de la biodiversité. Ils sont essentiels pour éviter un verrouillage des ressources génétiques et garantir la compétitivité des filières agricoles et horticoles.


Pourquoi cette décision est stratégique pour le secteur

Cette affaire illustre la montée en puissance des litiges liés aux obtentions végétales dans un contexte de mondialisation des échanges. Les professionnels doivent intégrer que la contrefaçon ne se limite pas à des actes intentionnels : elle peut résulter d’une simple négligence dans la vérification des droits. Les sanctions financières et les mesures coercitives prononcées par le tribunal démontrent que la conformité juridique est désormais un enjeu stratégique. À l’heure où la sélection variétale est un levier majeur pour l’adaptation au changement climatique, la sécurisation des droits de propriété intellectuelle devient une condition de survie économique. Cette décision rappelle également que la bonne foi ne protège pas contre la responsabilité civile, ce qui impose une vigilance accrue dans les contrats et les approvisionnements.


FAQ

1. Qu’est-ce qu’un certificat d’obtention végétale (COV) ?

Un COV est un titre de propriété intellectuelle qui protège une variété végétale nouvelle, distincte, homogène et stable. Il confère un droit exclusif d’exploitation pendant 25 à 30 ans.


2. Quelle est la différence entre COV et PCOV ?

Le COV est national, délivré par l’INOV en France. Le PCOV est communautaire, délivré par l’Office communautaire des variétés végétales (OCCV) et valable dans toute l’UE.


3. Quelle est la durée de protection d’un COV ?

La durée est de 25 ans pour la plupart des espèces et de 30 ans pour les arbres, la vigne et certaines espèces pérennes.


4. Quels critères pour obtenir un COV ?

La variété doit être nouvelle, distincte, homogène et stable, et elle doit être reproductible.


5. Peut-on breveter une variété végétale ?

Non, les variétés végétales sont exclues de la brevetabilité en Europe. Seules certaines inventions biotechnologiques peuvent être brevetées.


6. Que signifie l’épuisement des droits ?

Une fois le matériel mis sur le marché avec consentement du titulaire, il peut circuler librement, mais la reproduction reste interdite sans autorisation.


7. L’épuisement est-il international ?

Oui, en France, l’épuisement est international, contrairement au régime européen qui est limité à l’UE.


8. Qu’est-ce que le privilège de l’obtenteur ?

C’est le droit pour tout sélectionneur d’utiliser une variété protégée pour créer une nouvelle variété sans autorisation préalable.


9. Quelles sont les exceptions au droit exclusif ?

Actes privés, expérimentation, création de nouvelles variétés, semences de ferme pour certaines espèces.


10. Qu’est-ce qu’une semence de ferme ?

C’est la réutilisation par un agriculteur du produit de sa récolte pour ressemer sur sa propre exploitation, sous conditions légales.


11. Quelles sanctions en cas de contrefaçon ?

Dommages-intérêts, astreintes, destruction des stocks, frais de justice. Les montants peuvent dépasser plusieurs dizaines de milliers d’euros.


12. La bonne foi protège-t-elle contre la contrefaçon ?

Non, la contrefaçon est caractérisée par des actes objectifs, indépendamment de l’intention.


13. Comment vérifier si une variété est protégée ?

Consulter les bases INOV pour la France et l’OCCV pour l’UE, ou demander un certificat d’authenticité au fournisseur.


14. Peut-on vendre des plants protégés achetés légalement ?

Oui, si l’achat est licite et que l’on revend le même lot, mais pas si l’on reproduit ou multiplie la variété.


15. Peut-on exporter des plants protégés ?

Oui, sauf vers des pays sans protection équivalente pour la reproduction, car cela reste interdit.


16. Quelles obligations pour les distributeurs ?

Vérifier la provenance des plants, conserver les factures et certificats, informer les clients des restrictions.


17. Quelles obligations pour les agriculteurs ?

Respecter les règles sur les semences de ferme, payer les redevances éventuelles, ne pas multiplier sans autorisation.


18. Quel est le rôle de l’INRAE ?

L’INRAE est un organisme public français qui co-détient des titres de protection et développe des variétés innovantes.


19. Que faire en cas de doute sur la légalité d’un plant ?

Demander la preuve de l’autorisation, vérifier les bases officielles, et éviter toute revente sans certitude.


20. Quels sont les risques de la contrefaçon pour une entreprise ?

Sanctions financières, atteinte à la réputation, perte de confiance des clients et blocage des marchés.


21. Comment prouver l’épuisement des droits ?

Produire des documents montrant que le matériel a été mis sur le marché avec consentement du titulaire.


22. Qu’est-ce qu’une variété essentiellement dérivée (VED) ?

Une variété trop proche d’une variété protégée, nécessitant une autorisation pour être exploitée.


23. Peut-on utiliser une variété protégée pour la recherche ?

Oui, l’exception expérimentale autorise les essais et tests sans autorisation préalable.


24. Quels textes encadrent les obtentions végétales ?

Code de la propriété intellectuelle (France), règlement (CE) n°2100/94, Convention UPOV.


25. Où consulter ces textes gratuitement ?

Sur Légifrance pour le CPI, Eur-Lex pour les règlements européens, et le site de l’UPOV pour la convention.


26. Comment se défendre en cas d’accusation de contrefaçon ?

Prouver la provenance licite des plants, invoquer les exceptions légales, et produire les justificatifs d’achat.


27. Quels sont les bons réflexes pour éviter les litiges ?

Vérifier la protection, conserver les preuves, informer les clients, et respecter les règles sur la reproduction.


28. Quel est l’impact du PCOV sur la biodiversité ?

Il protège l’innovation tout en préservant la diversité génétique grâce au privilège de l’obtenteur.


29. Pourquoi le COV est-il préféré au brevet pour les variétés ?

Parce qu’il offre un monopole mesuré, compatible avec la libre circulation et la biodiversité.


30. Quels enjeux pour l’avenir ?

Adapter les règles aux défis climatiques, renforcer la traçabilité, et concilier innovation et durabilité.


Conclusion

Le régime des obtentions végétales repose sur un équilibre subtil entre protection de l’innovation et préservation de la biodiversité. La décision du 16 octobre 2025 rappelle que la contrefaçon est caractérisée par des actes objectifs, indépendamment de la bonne foi, et qu’elle entraîne des sanctions lourdes. Pour les acteurs du secteur, la vigilance contractuelle et documentaire est indispensable, et elle doit s’accompagner d’une compréhension fine des règles applicables. À l’heure où la sélection variétale est un levier majeur pour l’adaptation au changement climatique, le respect des droits de propriété intellectuelle est une condition de la compétitivité et de la durabilité. Cette affaire constitue un avertissement et une opportunité : renforcer la conformité pour sécuriser les investissements et préserver la diversité génétique. Les professionnels doivent intégrer ces exigences dans leurs pratiques pour éviter des contentieux coûteux et protéger l’avenir des filières.


Une question ? Parlons-en, tout simplement.

Rdv consultation sur la page d’accueil du site www.lacour-avocat.fr ou par email : martin@lacour-avocat.fr

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